Précis de Littérature brute

Précis de Littérature brute

Il y a quelque temps nous avons reçu un mail d’une lectrice du premier numéro de la revue Zéro Absolu. Elle était étonnée de la tonalité sombre et cathartique des textes proposés. Puis elle en est venue à quelque chose qui nous a tout de suite plu à ses dépens, nous rapprochant de l’Art brut, une sorte de Littérature brute. Elle n’avait pas l’air de chercher à nous faire un compliment, mais elle semblait avoir touché quelque chose.

Alors nous nous sommes demandé qu’est-ce que pourrait être une Littérature brute au regard de l’Art brut. Dubuffet définissait l’Art brut comme une création hors des circuits culturels officiels, sans formation académique, sans souci du regard de l’autre. L’Art brut vient de l’intérieur, de la nécessité, pas du marché ni de la légitimité institutionnelle. C’est un art fait par des marginaux avec une esthétique particulière dont la patine, les aspérités, la profusion d’hachures et l’univers mental déployé offrent des oeuvres obsédantes qu’on ne peut pas refuser.

L’esthétique d’une Littérature brute ? Une littérature qui assume ses coutures, ses répétitions, ses rugosités comme des qualités. Récits obsessionnels, textes autobiographiques ou médiumniques, listes interminables, incantations, cosmogonies personnelles bordant la folie. Une littérature faite de répétitions, de néologismes, de syntaxe explosée, mais habitée d’une force et d’une nécessité intérieure rare.

Alors oui. On peut revendiquer le mot et le prendre comme un programme.

1. La répétition comme structure

Les artistes bruts répètent obsessionnellement. Wölfli couvre ses pages de la même figure, encore et encore, jusqu’à ce que la répétition devienne transe. Une littérature brute ne craindrait pas le ressassement. Elle reviendrait sur les mêmes mots, les mêmes images, les mêmes phrases, non par manque d’invention, mais parce que certaines choses ne se disent qu’en tournant autour.

2. La matière déborde le cadre

Dans l’Art brut, l’œuvre ne tient pas dans les limites prévues. Une littérature brute déborde hors de la phrase bien construite, hors du paragraphe équilibré. Elle accepte la digression non comme défaut mais comme forme de pensée.

3. Pas de séparation entre l’auteur et l’œuvre

L’Art brut ne prétend pas à l’objectivité ni à la distance esthétique. C’est du sang, de la peur, du désir mis directement sur la page. Une littérature brute serait radicalement autobiographique. Pas au sens du moi je, mais au sens où l’écriture ne chercherait pas à se protéger derrière une construction.

4. Les imperfections sont la signature

Dans l’Art brut, la maladresse n’est pas corrigée. Une littérature brute garderait les ratures visibles, les phrases qui ne finissent pas, les doutes non résolus. Elle refuserait le lissage.

5. L’écriture comme système autonome

Comme beaucoup d’artistes bruts, chaque écrivain de la Littérature brute inventerait sa propre cosmogonie, sa propre langue et ses propres règles.



On peut penser aux cas Schreber, à Jean-Pierre Brisset ou à Louis Wolfson. On peut penser plus largement à Artaud, à Colette Thomas, à Malcolm de Chazal ou à Leonora Carringhton et toute les autres femmes écrivaines qui ont traversées la folie… mais la Littérature brute n’est ni une école ni un courant. C’est à chacun de trouver sa voie, sa folie et sa nécessité.