Cobra Le Cynique

Cobra Le Cynique

Été 2004, de retour en France après quatre années à l’étranger, je cherche du taf, parcours les annonces et postule depuis un ordinateur. Je gamberge, alors je tape sur la barre de recherche Google : « Je gamberge » puis sur l’onglet [J’ai de la chance] et tombe sur le Dictionnaire de la Zone – Tout l’argot des banlieues, entrée >> [gamberger].

gamberger verbe intransitif.

Réfléchir, se poser des questions.

La pauvreté ça fait gamberger (IAM, « Demain, c’est loin », L’École du micro d’argent, 1997).

© 2000 – 2026 Cobra le Cynique.

Le Dictionnaire de la Zone tente, à l’aide de nombreux exemples puisés dans le répertoire rap et rock français mais aussi dans le cinéma, la pub, la télé, la radio… et le quotidien, de répertorier les mots les plus couramment usités dans nos bonnes vieilles cités de banlieue. © Cobra le Cynique

Jamais un dictionnaire ne m’avait procuré une émotion aussi vive : sous mes yeux, s’étendait un champ lexical à perte de vue. J’ai passé une bonne partie de ma journée à parcourir les entrées de ce dico de la langue française qu’on n’entend pas aux deux magots et j’y ai appris des mots comme zéref. J’y reviens encore depuis toutes ces années.

zéref [zeʀɛf] adjectif.

Fâché, en colère, énervé.

Se zéref verbe pronominal

S’énerver, se fâcher.

Qu’est-ce que t’as ? T’es zéref aujourd’hui ? — Bien-sûr j’me zéref parce que déjà t’arrives en retard […] (Abdellatif Kechiche, L’Esquive, 2004).

ETYM. De l’arabe zéerfan « en colère ».

© 2000 – 2026 Cobra le Cynique.

A cette époque, Cobra le Cynique publiait aussi des nouvelles sur un site lié au DZ. Des nouvelles de la zone, des histoires du quartier, du bâtiment et de la cage d’escalier. Ma recherche d’emploi a été ajournée pour de bon quand j’ai commencé à lire la première. Il y avait un truc là dedans, lucide et implacable. Des années plus tard j’en garde encore un souvenir devenu vague que j’ai voulu revisiter il y a peu.

La suite de l’histoire est plus sombre, Cobra Le Cynique a laissé le nom de domaine à l’abandon pendant un moment et un petit rigolo a repris le site pour y publier d’autres nouvelles, écrites et illustrées par une intelligence artificielle, avec la mention dans le formulaire de contact : « Ce site n’a pas surgi du néant : il a été abandonné comme un chien sur le bord de la route. Et quand on dépose une carcasse sur le trottoir numérique, il ne faut pas s’étonner que quelqu’un vienne la ramasser. »

Entre temps, la merdification – enshitification – a fait son entrée dans un autre dictionnaire.

Les nouvelles de Cobra Le Cynique étaient trop rares pour mourir.

J’espère les revoir un jour, resurgies de la mémoire d’un disque dur, réapparaître en cliquant sur [J’ai de la chance].

Léo Raski