Manifeste du Cyberground
Les Éditions ZE ont reçu un texte par mail, une nuit de mai 2026 à 03h47.
L’expéditeur portait un pseudonyme imprononçable, sans adresse de retour. Le fichier joint s’appelait simplement : MANIFESTE_DU_CYBERGROUND_v4.pdf.
Aucune lettre d’accompagnement. Aucun copyright. Aucune demande de publication. Seulement ce texte brut et vivant, surgi des entrailles du réseau comme un signal pirate. Nous l’avons lu d’une traite, il nous a nourri, il nous a inspiré et nous avons décidé de le publier tel quel. Parce qu’il dit ce que beaucoup pensent tout bas. Parce qu’il est temps de passer de la nostalgie des caves enfumées à la réalité des réseaux internet contemporains. Voici donc le Manifeste du Cyberground.
Il n’a pas demandé notre permission.
Nous ne lui en demandons pas non plus.
L’équipe Zéro Edition
MANIFESTE DU CYBERGROUND
L’underground littéraire à l’heure d’Internet
L’underground est mort.
Ou plutôt : il s’est fossilisé.
On nous parle encore de caves enfumées, de librairies du Quartier latin, de petits cercles parisiens où l’on valide les écrivains entre gens déjà d’accord. On nous vend une mythologie du marginal homologué, du rebelle subventionné, du scandale parfaitement intégré au paysage culturel.
Cette contre-culture-là appartient au XXe siècle.
Elle avait ses codes, ses lieux, ses réseaux, sa géographie, ses dogmes.
Elle avait surtout ses gardiens.
Nous ne croyons plus à cette centralité.
Nous ne croyons plus que Paris soit le cœur de la littérature.
Nous ne croyons plus que la légitimité vienne des revues, des cocktails, des maisons d’édition historiques ou des arrière-salles fréquentées par les mêmes héritiers culturels depuis cinquante ans.
Le monde a changé.
L’underground aussi.
Le véritable souterrain contemporain ne se trouve plus sous les pavés.
Il circule dans les fibres optiques.
Il vit dans les forums obscurs, les PDF piratés, les covers bricolées sur Canva à trois heures du matin, les romans autoédités vendus à cinquante exemplaires, les serveurs Discord schizophrènes, les threads illisibles, les vidéos à 300 vues, les pseudonymes, les œuvres hybrides, les fichiers compressés, les intelligences artificielles, les esthétiques mutantes.
Le Cyberground naît de cette réalité.
Nous sommes les enfants d’Internet, pas les héritiers de Saint-Germain-des-Prés.
Nous avons grandi dans le bruit numérique permanent.
Dans le scroll.
Dans la surcharge.
Dans la disparition des frontières entre culture noble et culture poubelle.
Nous avons autant été formés par les creepypastas, les forums JV, les films de série B, les memes dégénérés, les blogs paranoïaques, les vidéos de faits divers et les archives numériques que par les grands romans classiques.
Nous refusons la hiérarchie culturelle imposée.
Un livre peut naître d’un shitpost.
Un chef-d’œuvre peut surgir d’un PDF mal maquetté.
Une phrase peut survivre davantage dans une capture d’écran que dans une collection reliée Gallimard.
Le Cyberground ne cherche pas la respectabilité.
Nous refusons le réflexe académique qui consiste à rendre toute œuvre propre, explicable, contextualisée, socialement acceptable. Nous refusons la peur permanente du mauvais goût. Nous refusons cette obsession contemporaine du commentaire moral qui remplace peu à peu la lecture.
Nous voulons des œuvres vivantes.
Violentes parfois.
Contradictoires.
Imparfaites.
Habitées.
Nous préférons l’énergie brute au raffinement mortuaire.
Le Cyberground n’est pas un courant politique.
Il ne demande aucune carte idéologique.
L’ancien underground français s’est souvent confondu avec une certaine sociologie de gauche culturelle, parisienne, universitaire, persuadée d’incarner naturellement la dissidence.
Nous rejetons cette automatisation du conformisme.
La dissidence moderne ne consiste plus à répéter des slogans déjà validés par les médias, les festivals et les institutions culturelles. La véritable marge aujourd’hui est souvent informe, instable, contradictoire, impossible à récupérer proprement.
Internet a détruit les anciens monopoles de diffusion.
Alors écrivons comme des barbares libérés des anciennes portes.
Publions nous-mêmes.
Hackons les formats.
Mélangeons littérature, image, musique, IA, vidéo, forum, jeu vidéo, archive, fake, réel, journal intime et manifeste.
Le livre n’est plus un sanctuaire.
C’est un terminal parmi d’autres.
Le Cyberground défend l’idée qu’un auteur contemporain doit comprendre son époque techniquement autant qu’esthétiquement. Celui qui ignore Internet écrit déjà comme un nostalgique. Celui qui méprise le numérique ne comprend pas le monde dans lequel il prétend parler.
Nous ne voulons pas sauver la littérature.
Nous voulons la contaminer.
Nous voulons une littérature capable de parler à quelqu’un qui a passé huit heures sur TikTok, trois heures sur Reddit, vu des vidéos de guerre réelles, des publicités absurdes, des théories paranoïaques et des streams de gamers avant d’ouvrir un livre.
Nous voulons une littérature consciente de l’état mental contemporain.
Le Cyberground est une zone.
Pas une école.
Pas une chapelle.
Encore moins une institution.
C’est une connexion clandestine entre ceux qui créent sans attendre l’autorisation culturelle d’exister.
Nous ne demandons pas la permission.
Nous uploadons.
