Avis de lecture – La route à écrire – Sacha Popov

Avis de lecture – La route à écrire – Sacha Popov

J’ai passé les derniers mois à ne lire que des auteurs connus, par plaisir d’un côté, mais aussi par envie de découvrir certaines œuvres magistrales que je n’avais toujours pas lues : Maupassant, Flaubert, Burgess, Dino Buzzati, Tournier, Bernanos, Lewis Carroll, etc., etc.

J’ai donc encore énormément de lecture à faire et, par conséquent, assez peu de temps à accorder à mes contemporains, et encore moins à mes contemporains inconnus.

Mais est-ce une bonne chose ?

Je ne fais pas partie des gens qui pensent que les auteurs contemporains n’ont aucun niveau en littérature. Je ne lis pas des auteurs morts par mépris des auteurs vivants. En revanche, je crois que le temps fait naturellement le tri : tous les excellents textes du passé ne sont évidemment pas devenus des classiques, mais la plupart des textes du passé qui sont encore lus aujourd’hui sont excellents.

Je ne prends donc pas vraiment de risque en lisant les classiques. Ils ont été éprouvés par le temps et, même lorsqu’ils sont simplement moyens, ils présentent souvent un intérêt historique ou culturel. Cela ne m’empêche d’ailleurs pas d’avoir déjà été déçu par certains classiques. Un jour, j’expliquerai pourquoi Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee est un texte de merde, mais je m’égare.

En bref, je ne lis pas de littérature contemporaine pour deux raisons. D’une part, il faudrait déjà une vie entière pour lire tous les excellents textes d’hier. D’autre part, je préfère ne pas prendre le risque de consacrer mon temps à un mauvais texte quand tant de bons textes ont déjà été écrits.

La Route à écrire, de Sacha Popov, qui est non seulement un livre contemporain mais en plus un livre auto-édité, est donc une exception !

J’aimerais cependant en parler un peu.

Tomber sur un texte inconnu : le grand Hasard

Quelques mots d’abord sur ma découverte de La Route à Écrire, de Sacha Popov.

Je suis tombé par hasard sur ce livre sur Instagram, après qu’un abonné de Zéro Édition a publié une story dans laquelle il donnait son avis sur deux livres : notre revue Zéro Absolu ( plus précisément le premier numéro)  et La Route à Écrire.

Peut-être était-ce par ego, en voyant ce livre mis sur le même plan que notre revue ; peut-être pour sa thématique du voyage, qui correspond assez bien à mes affinités d’écriture actuelles ; peut-être encore par envie de découvrir des auteurs jeunes, en plein développement. Ou peut-être bien pour tout ça à la fois. Toujours est-il que j’ai décidé de lui envoyer un message pour en savoir plus.

Après quelques échanges avec l’auteur, mon envie de lire le livre s’est trouvée renforcée. Quelques jours plus tard, La Route à Écrire était chez moi, en version physique.

La Route à écrire : Qu’est-ce que c’est ?

Il s’agit d’un texte assez court : moins de 200 pages, dans un très petit format. L’affaire de quelques jours de lecture si l’on prend le temps et qu’on n’a pas un rapport boulimique aux œuvres.

Le texte raconte l’histoire de son auteur qui, en autostop, a pour projet de rejoindre Istanbul après avoir traversé l’Europe depuis la France. Son objectif final n’est cependant pas Istanbul, mais Moscou, où il souhaite retrouver son père, rentré au pays il y a longtemps de cela.

Le passage par Istanbul est une obligation : en période de guerre, c’est l’une des seules voies permettant d’accéder à la Russie.

Ce voyage en autostop est donc un récit de voyage très récent. On y découvre une Europe de l’Est  (et particulièrement l’« ex-Yougoslavie ») telle qu’elle existe dans les années 2020.

Ce texte n’est pas la rencontre du père. Il ne raconte que la traversée de l’Europe et la visite d’Istanbul. L’œuvre n’est donc pas réellement terminée, et l’on peut s’attendre à un éventuel second roman qui raconterait la Russie.

La Route à Écrire raconte les péripéties de l’auteur à travers l’Italie, la Croatie, la Serbie et la Bulgarie, pour arriver enfin en Turquie. Le tout est entrecoupé de rencontres avec d’autres voyageurs, de moments de partage avec des locaux, de soirées alcoolisées dans les différents endroits traversés et de diverses réflexions sur la vie.

La Route à Écrire n’est pas un guide touristique Lonely Planet : le voyage n’est qu’une dimension du texte, son habillage.

Les réflexions et les sujets abordés sont assez denses malgré la brièveté du texte : le rapport à la religion chrétienne, aux racines, à l’exil, à la politique des pays de l’Est, aux liens sociaux entre les peuples, à la philosophie (quelques noms reviennent souvent, notamment Deleuze et Bloy). 

De plus, le narrateur n’est jamais réellement seul. Il y a les autres, avec qui il partage son bout de chemin, et puis il y a aussi sa conscience, qui devient un personnage à part entière.

Mon avis à chaud : 

Un soin dans l’écriture et une recherche esthétique : 

En termes d’écriture, tout d’abord.

Avec Zéro Édition, j’ai pu lire plus de 450 débuts de manuscrits, ainsi que quelques manuscrits dans leur intégralité. L’écriture de Sacha est compétente, et largement au-dessus de la majorité de ce que nous avons pu recevoir.

Le texte est peut-être autoédité, mais s’il était plus long et jouait un peu davantage avec les codes modernes, notamment en transformant un peu plus le tout en « roman », il aurait largement pu être publié.

Sur le plan esthétique, le récit est court, mais Sacha a fait le choix de ciseler ses phrases plutôt que de les écrire au fil de l’eau. Les tournures sont bonnes, et l’on sent qu’il s’est « fait chier » à rechercher le mot juste. C’est vraiment agréable de lire quelqu’un qui a réellement travaillé son texte, qui a pesé le pour et le contre de chaque mot.

En plus du travail sur les tournures, on sent une véritable volonté d’esthétiser le récit et d’apporter quelque chose de différent dans le style. Le premier chapitre est ainsi un ping-pong entre deux personnages, « Le Déserteur » et « Les Revenants », qui sert d’introduction au récit.

Les chapitres commencent tous par un paragraphe en italique, qui fait office de conscience du narrateur. L’idée est bonne et montre que le périple de Sacha ne se fait pas uniquement avec ses pieds, mais aussi dans sa tête.

Le personnage évolue au fil des jours de son périple, et son rapport avec sa conscience se fait progressivement plus étroit. Sacha ne fait pas que raconter : il met en scène sa narration. Il emprunte quelque chose au théâtre pour raconter et présenter son histoire au lecteur. Il sait qu’il écrit pour concevoir une œuvre d’art, et pas simplement pour rendre compte d’un déplacement d’un point A à un point B.

L’idée de départ, je la trouve assez bonne, et cet échange du premier chapitre entre « Le Déserteur » et « Les Revenants » a quelque chose de bataillien, autant dans sa forme que dans son fond.

Des idées au service du récit : 

Le texte sait rester à sa place malgré les sujets politiques évidents qu’il aurait pu aborder, et c’est appréciable.

Comme je l’ai dit, le père du narrateur est russe. De plus, le voyage s’est fait à travers l’ex-Yougoslavie. Sacha avait donc toutes les raisons du monde de faire de son texte un récit pamphlétaire et de tomber très vite dans le cliché, rendant le tout aussi inintéressant que possible.

Il n’a pas fait cela, et c’est non seulement appréciable, mais cela apporte beaucoup au texte.

J’en vois déjà certains venir : je ne fais pas ici l’apologie de la neutralité, et je ne suis pas un partisan pro-russe qui refuserait de voir apparaître dans mes lectures des arguments contraires aux miens. Il est important d’avoir des convictions et de les défendre. Dans un récit de voyage, c’est même d’autant plus important si l’on veut éviter de produire une œuvre mièvre et complètement à côté de la plaque.

Sacha n’esquive pas le sujet politique dans son œuvre : il en parle. Il donne même son avis, notamment sur la fracture entre Serbes et Croates. Ce qu’il fait est simplement plus intelligent : il ne tombe pas dans des tartines de sentiments qui nous feraient sortir du récit.

La politique arrive quand elle doit arriver : lors de confrontations rapides entre anarchistes et skinheads, dans des bars lorsque des personnages un peu trop saouls commencent à s’épancher, lorsque l’air s’embrase, lors de discussions philosophiques et culturelles bouillantes avec des locaux…

Et cela, Sacha le maîtrise bien. Il montre par là qu’il sait également le faire avec les autres sujets qu’il aborde.

Les meufs, putain, les meufs !

Ce paragraphe est volontairement un hameçon, mes excuses, mais je pense que c’est important d’en parler.

Sacha est dans sa vingtaine durant son voyage. Même s’il s’agit d’une sorte de pèlerinage vers le père, il aurait été complètement aberrant de ne pas trouver sur son chemin de la fête, de l’alcool et des femmes.

Sacha n’est pas un bigot (on en parlera d’ailleurs au prochain point !)  et sait profiter de la et des aspects amusants de son voyage, surtout dans des pays rongés par la pauvreté, c’est normal, et même sain pour son texte.

Aujourd’hui, beaucoup de textes éludent complètement des aspects « basiques » de la vie afin de faire avancer le récit, dans un souci d’extrême économie  (voire d’efficience) : des romans d’amour au XXIe siècle sans téléphone, des histoires de jeunes sans sexe, des villes dénuées de tout l’à-côté de ce que fait le narrateur dedans, etc.

La Route à Écrire est presque un anti-fusil de Tchekhov : le récit avance, les personnages disparaissent et ne reviennent pas, les situations disparaissent et ne reviennent pas, les objets du début ne servent pas à la fin.

Pour cette raison, Sacha peut décrire une réalité sans se soucier d’ajouter des événements qui apporteraient quelque chose au récit : des soirées, des rencontres loufoques, des histoires de drague à moitié entamées et qui n’aboutissent à rien.

Par la forme même du voyage, Sacha peut conter la vie comme elle est pour un voyageur. Et c’est quelque chose que beaucoup d’écrivains de voyage ne font aujourd’hui pas très bien !

Le récit de voyage possède des attributs qui lui sont propres et qui sont parfois contraires à certaines règles de narration. Vouloir lui appliquer les règles habituelles du récit risquerait de le rendre complètement invraisemblable.

Merci à lui de ne pas tomber dans ce travers et de dépeindre une fresque complète. Et la fresque complète du voyageur, c’est : des moments de doute, des réflexions, des compagnons bizarres, des soirées plus ou moins bonnes et des femmes plus ou moins intéressées !

L’athéisme-chrétien : un amour-haine volontairement ambiguë

Sacha se présente comme un athée, anciennement chrétien croyant. C’est quelque chose qui ne lui vient pas de l’enfance mais dont il s’est emparé en grandissant avant de s’en défaire peu à peu. Son processus « d’athéisation » a été lent, complexe et… pas forcément terminé !

Sacha est critique vis-à-vis de la religion. Plusieurs discussions au sein du livre le montrent, et il est idéologiquement d’une gauche des valeurs qui se situe assez largement à l’antithèse de la manière dont la chrétienté existe aujourd’hui et de la façon dont elle a pris le flambeau de la droite réactionnaire.

Et pourtant, malgré son athéisme, malgré la possibilité de cracher ouvertement sur les religions et de profiter d’un médium dans lequel il a tous les droits et toutes les libertés (d’autant plus en autoédition), Sacha présente un personnage intelligent dans son athéisme, qui ne vient pas simplement cracher dans la soupe.

Bien qu’il reconnaisse et présente les problèmes dans la conception chrétienne (notamment celle de la souffrance et du Salut après la mort), ainsi que tout ce qui le met profondément en opposition avec cette religion et ne lui permet plus aujourd’hui de l’épouser comme il a pu le faire dans son enfance, il admet également une certaine beauté et un caractère noble dans les pratiques de certains croyants, ainsi que dans l’appui que cette religion peut apporter à certains.

Deux moments du livre le montrent particulièrement bien.

  • Le premier intervient lors de la rencontre avec un pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle (qui n’est d’ailleurs pas sorti de l’auberge puisqu’il est encore en Europe de l’Est, le pauvre).
  • Le second se déroule face à un enfant atteint d’une maladie chromosomique, souriant devant une icône du Christ.

Le narrateur est donc complexe et peut se permettre d’être ambigu sur le sujet. Il le dira lui-même :

« Bouleversé, je descends et sors à l’extérieur, partant dans une marche fiévreuse. Qu’est-ce qui explique mon geste ? Au fond, je le sais bien. Malgré mon apostasie, je garde bien quelque chose du christianisme. »

Un narrateur humain :

Sacha EST le personnage de son livre et, contrairement à beaucoup d’écrivains en herbe, il n’en a pas fait une Gary Sue : son personnage est faillible, réfléchit beaucoup, comprend l’ambivalence de ces soirées dans des pays affectés par la misère, sait que ses convictions ont leurs limites et que les autres sont aussi des miroirs de sa propre personne.

Sacha n’est pas un Don Juan qui couche le premier soir avec toutes les femmes qu’il rencontre.

Sacha n’est pas non plus un homme doté d’un charisme si grand que tout le monde s’arrête pour le prendre en voiture durant son périple en autostop.

Il connaît les galères, la maladie, et même le trouble de sa foi.

Cette humanité permet à nous, lecteurs, de nous accrocher au récit et de nous attacher au personnage.

Pour un premier roman, le pari est plutôt bien réussi !

Maintenant, une question se pose :

Où est la suite ???

N’hésitez pas à aller y jeter un oeil :

Critique légère réalisée par Edén, président chez Zéro Edition.

Peut-être la première d’une série ?