Les entretiens de ZE: Tom Buron (extrait)
Pour le second numéro de la revue Zéro Absolu, nous avons réalisé un long entretien avec Tom Buron. En voici un extrait.
Tu écris une poésie fleuve, narrative, par moments épique ou lyrique. On est très loin de la poésie française contemporaine dominante. Comment tu te situes dans notre époque et dans le paysage littéraire ?
J’essaye en effet d’écrire une poésie complète et neuve, forte par sa forme, et dense par ce qu’elle déploie, tout en travaillant les thèmes qui sont les miens. Le long poème narratif me paraît être ce qu’il y a de mieux pour cela, et j’aime le qualifier de « surpoème ». C’est une traque, le poème long, on y est à la poursuite de sa propre langue. Il nécessite de savoir tenir la distance, il nécessite aussi et surtout du souffle, et c’est pourquoi il n’est pas à la mode. On peut tricher sur quatre strophes, on ne peut pas tricher sur le long poème… C’est la forme, il me semble, qui permet vraiment à la poésie de devenir ce qu’elle doit devenir : une terre d’invention et de surpassement de la langue, une terre de tension et de tentatives, de renouvellement de la signification et une terre, je le crois, de la narration. Voilà ce que je peux dire à ce sujet. Quant à la poésie française contemporaine… Comment est-ce que je m’y situe ? En fait, je ne m’y situe pas, tout simplement, parce que j’en ai horreur. Mais je suis malgré tout partie prenante, n’est-ce pas ? Son corporatisme m’exaspère. Je prends ce qu’il y a à prendre mais je ne veux rien avoir à faire avec ça. En fait… C’est une époque très pauvre pour la poésie française, un moment où le champ poétique est dominé par des petits écrivaillons paresseux qui se sont dit qu’il y avait là un filon, au-delà du roman. Et ça vend ! Ils nous font, qui plus est, croire qu’ils font du neuf simplement parce qu’ils se sont écartés du lyrisme et qu’ils font de la poésie qui n’a pas l’air d’en être. La « poésie qui n’a pas l’air d’en être », c’est devenu une vraie marque de fabrique, c’est tout ce qu’on entend. Ça va avec la poésie politique instagramable, avec ses petits slogans… Comme elle semble vendre un peu, les éditeurs spécialisés se ruent dessus et l’encouragent… Il n’y a aucune recherche, aucun rythme, rien… Il y a quelques jours, on m’a montré une vidéo où l’un de ces mirlitoniens se dit révolutionnaire dans la forme par le fait d’utiliser des mots très « actuels » dans son texte, comme Starbucks, Snickers, Nike ou que sais-je… En voilà un qui mériterait une paire de baffes. Je crois que l’absence de baston, l’absence aussi de contradictions fortes dans ce champ, a avoir avec la disparition de la vraie critique. Je ne sais pas, il faudrait en parler un peu plus longtemps… Le champ poétique a toujours eu ses tensions et ses rockstars tandis qu’aujourd’hui, le milieu se félicite de l’absence de « chapelles », de la disparition d’une certaine grandiloquence qui faisait rêver, de bagarres sur la forme… Je le dis comme je le pense : je suis le meilleur poète français de ma génération. J’aurais aimé l’être à un moment où il y avait de l’adversité, mais c’est ainsi. J’ai, comme on dit en boxe, nettoyé la catégorie, alors ciao, sayonara, arrivederci, en avant pour autre chose.
Tu parles de ton style comme d’un lyrisme violent et tu reprends l’image du shadow-boxing pour décrire ton travail d’écriture. Peux-tu préciser ce que tu entends par là ? Est-ce toujours ton optique après toutes ces années ?
J’ai développé le concept de « lyrisme violent » il y a déjà quelques années pour décrire ce que j’ai tenté de développer avec Marquis Minuit (Le castor astral, 2021) et réussi, il me semble, avec Les cinquantièmes hurlants (Gallimard, 2025). En attendant Nadeau m’en a commandé une sorte de manifeste en 2025 qu’on peut encore lire en ligne sur le site de la revue. Je ne saurais pas mieux le dire qu’à travers ce texte-là. Je suis simplement à la recherche d’une forme lyrique ultramoderne et vive, agressive. L’image du shadow-boxing est un des instruments de ce développement… Cette pratique du shadow est dans ma vie depuis une dizaine d’années maintenant. J’ai commencé la boxe sur le tard, à vingt ans, après m’être sauvé d’un institut psychiatrique et je dois dire que la pratique de ce sport a changé ma vie. Le shadow, c’est une manière d’être au monde, une manière d’être incarné, ancré, une façon de se tenir et d’être là, en pleine possession de ses moyens, prêt à entrer dans le seul vrai duel. Ce sont des disciplines jumelles, en ce qui me concerne, l’écriture et le shadow. J’y vois le musicien embarqué dans son solo, en combat contre on ne sait quoi, et j’y vois naturellement la voie de l’écrivain. Choisis ta hantise, choisis ton obsession, et bats-toi avec, dans la grâce. C’est le plus beau sport du monde et je ne loupe pas un seul grand combat. Si je m’octroie un après-midi de pause dans mon travail, je me lance dans le visionnage de combats de légende, ça a toujours été une de mes pauses favorites, ça l’est encore plus depuis que j’ai arrêté de fumer…
À quel moment, dans le processus d’écriture, la part narrative prend-elle le pas sur l’écriture purement poétique ?
Je ne m’étendrai pas trop sur le sujet car j’aime peu développer les questions techniques. Qui suis-je pour gloser sur mon propre travail ? Ce que je peux dire, néanmoins… Dans le poème long, il faut qu’il y ait des balises, des bornes, des repères qui marquent parfois un peu le pas, où les images sont moins fortes, afin que le lecteur puisse suivre la quête lancée, le labyrinthe déployé, son « histoire », en somme. Je m’y suis pris différemment pour Marquis et les Cinquantièmes, et je suis plutôt content de ce que je suis parvenu à faire à ce niveau-là avec le dernier. Pour répondre à ta question sous un autre angle, je peux aussi dire que c’est justement la part narrative qui est au départ de l’action et que c’est l’écriture purement poétique, pour reprendre tes mots, qui vient répondre à son injonction, tu vois ce que je veux dire ? En quelques mots… Ma volonté initiale était dans les Cinquantièmes de raconter le trajet d’un marin à la recherche d’une île dans les mers dangereuses et je l’ai fait par la forme du poème long, tel que je l’entends moi. Avec Le nom de la bataille, j’avais au contraire envie d’évacuer tout cela. Par-là, je veux dire ce « purement poétique » tel que je l’entends dans ta question. Je voulais trouver une autre manière de faire langue tout en restant, évidemment, fidèle à une certaine idée du rythme. Ça, il serait interdit d’y couper, car le rythme est essentiel, toujours. Mais j’avais envie de livrer un texte plus frontal, dans l’esprit classique de la nouvelle plus que d’un « texte court » au sens large. Et la nouvelle, finalement, c’est presque un incipit et une chute, non ? S’il s’agit d’une forme « romanesque », il serait néanmoins ridicule de la comparer au roman strict pour ces raisons-là… On a une contrainte de temps, l’espace n’est pas le même… Voilà, dans la forme, ce texte est radicalement différent de ce que j’ai présenté jusque là. Mais il fallait que j’aille là où l’on ne m’attendait pas, et pour y faire l’inverse de ce que l’on attendait de moi.
Vous pouvez retrouver l’intégralité de l’entretien dans la revue Zéro Absolu#2 à commander ici.
Crédit : ©MorganBaudry
