Dérive #3 Le pèlerin
Cet article fait partie d’un ensemble de trois articles en forme de dérive. Une dérive mentale, entre citations d’essais et de poèmes, pour tracer le chemin entre deux horizons inatteignables.
Dérive #1 L’abîme de la littérature
Dérive #2 Le Centre perdu
Ce monde est celui de la perte. Nous nous éloignons inexorablement des origines, du principe et des sources du mystère, de ce paradis fantasmatique où tout était mieux avant. C’est un fait qu’il faut accepter et surmonter et c’est à chacun de trouver le chemin. Nous traversons un abîme marchant à tâtons entre deux paradis et peut-être que le remède est simplement le chemin.
« Ce qui est dit dans l’obscur va de l’oubli à l’oubli en brillant de son seul éclat. Et cela est révélateur parce que cela ne prend que le temps de tomber dans sa propre fin. Mais où est la fin quand la trajectoire désigne l’infini ? Il n’y a pas de raison d’être. Être, c’est vivre l’impossible jusqu’à s’en faire une raison. » Proclame Bernard Noël dans sa préface à « La chute des temps ».
L’Homme racontait des histoires avant l’avènement des livres et de l’écriture, de l’aède autour du feu au barde, il poursuivra après la fin de la littérature. J’aime voir l’ivresse poétique, l’état que produit et révèle la lecture comme l’état initial d’où l’Homme a déchu. La littérature est un état modifié de conscience qui nous rappelle cet état initial. J’aime à penser que le lecteur et l’écrivain sont des pèlerins entre deux mondes, de la réalité quotidienne à celle d’un monde imaginal commun. Du corps lecteur et du corps écrivant se forme un corps de mots où les barrières entre le sujet et l’objet s’effacent pour vivre dans le sens des mots qui défilent sous nos yeux bien que les mots s’effacent, qu’on les oublie pour vivre dans cet autre monde où la véritable vie semble en jeu.
«Thomas demeura à lire dans sa chambre. Il était assis, les mains jointes au-dessus de son front, les pouces appuyés contre la racine des cheveux, si absorbé qu’il ne faisait pas un mouvement lorsqu’on ouvrait la porte. Ceux qui entraient, voyant son livre toujours ouvert aux mêmes pages, pensaient qu’il feignait de lire. Il lisait. Il lisait avec une minutie et une attention insurpassables. Il était, auprès de chaque signe, dans la situation où se trouve le mâle quand la mante religieuse va le dévorer. L’un et l’autre se regardaient. Les mots, issus d’un livre qui prenait une puissance mortelle, exerçaient sur le regard qui les touchait un attrait doux et paisible. Chacun d’eux, comme un œil à demi fermé, laissait entrer le regard trop vif qu’en d’autres circonstances il n’eût pas souffert. Thomas se glissa donc vers ces couloirs dont il s’approcha sans défense jusqu’à l’instant où il fut aperçu par l’intime du mot. Ce n’était pas encore effrayant, c’était au contraire un moment presque agréable qu’il aurait voulu prolonger. Le lecteur considérait joyeusement cette petite étincelle de vie qu’il ne doutait pas d’avoir éveillée. Il se voyait avec plaisir dans cet œil qui le voyait. Son plaisir même devint très grand. Il devint si grand, si impitoyable qu’il le subit avec une sorte d’effroi et que, s’étant dressé, moment insupportable, sans recevoir de son interlocuteur un signe complice, il aperçut toute l’étrangeté qu’il y avait à être observé par un mot comme par un être vivant, et non seulement par un mot, mais par tous les mots qui se trouvaient dans ce mot, par tous ceux qui l’accompagnaient et qui à leur tour contenaient en eux-mêmes d’autres mots, comme une suite d’anges s’ouvrant à l’infini jusqu’à l’œil de l’absolu. D’un texte aussi bien défendu, loin de s’écarter, il mit toute sa force à vouloir se saisir, refusant obstinément de retirer son regard, croyant être encore un lecteur profond, quand déjà les mots s’emparaient de lui et commençaient de le lire. Il fut pris, pétri par des mains intelligibles, mordu par une dent pleine de sève ; il entra avec son corps vivant dans les formes anonymes des mots, leur donnant sa substance, formant leurs rapports, offrant au mot être son être. Pendant des heures, il se tint immobile, avec, à la place des yeux, de temps en temps le mot yeux : il était inerte, fasciné et dévoilé. Et même plus tard, lorsque, s’étant abandonné et regardant son livre, il se reconnut avec dégoût sous la forme du texte qu’il lisait, il garda la pensée qu’en sa personne déjà privée de sens, tandis que, juchés sur ses épaules, le mot Il et le mot Je commençaient leur carnage, demeuraient des paroles obscures, âmes désincarnées et anges des mots, qui profondément l’exploraient. »
Thomas l’obscur, Maurice Blanchot
Comme une sentence, je dirais que le chemin est vertical et que le sens, la direction et signification, passe par chacun. Ce voyage en nous-mêmes a la forme d’un pèlerinage entre deux mondes où s’ouvrent des espaces et des rencontres toujours plus immenses comme si en nous se révélaient des grandeurs insoupçonnées, des nouvelles pièces d’un appartement que l’on croyait connaître et où l’on découvre dans la stupéfaction des nouvelles révélations.
En lisant L’invention de la solitude de Paul Auster, je suis tombé sur une citation de Saint Augustin:
« Que cette puissance de la mémoire est grande ! Grande, ô mon Dieu ! sanctuaire impénétrable, infini ! Eh ! qui pourrait aller au fond ? Et c’est une puissance de mon esprit, une propriété de ma nature, et moi-même je ne comprends pas tout ce que je suis. L’esprit est donc trop étroit pour se contenir lui-même ? Et où donc déborde ce qu’il ne peut contenir de lui ? Serait-ce hors de lui ? ou plutôt, n’est-ce pas en lui ? Et d’où vient ce défaut de contenance ? »
Les Confessions, Livre X, Chapitre VIII
Je ne peux m’empêcher de penser à Rimbaud qui disait dans sa Lettre du Voyant à Paul Demeny que « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière. Il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. » Nous avançons dans cette étude, dans cette connaissance, toujours plus profondément comme dans une grotte en nous-mêmes, toujours plus profondément et où nous affrontons des peurs et des parts de nous-mêmes. Henri Michaux commence son recueil Poteaux d’angle ainsi: « C’est à un combat sans corps qu’il faut te préparer, tel que tu puisses faire front en tout cas, combat abstrait qui, au contraire des autres, s’apprend par rêverie. »
Ce cheminement, cette étude est un combat qui s’apprend en rêverie, c’est un affrontement sans arme, ou plutôt dont les armes sont autres. Plusieurs poètes se sont rapprochés de cette bataille qui se déroule avec notre corps de mots. Antonin Artaud parle d’un corps sans organe dans Pour en finir avec le jugement de dieu:
« L’homme est malade parce qu’il est mal construit.
Il faut se décider à le mettre à nu pour lui gratter cet
animalcule qui le démange mortellement,
dieu,
et avec dieu
ses organes.
Car liez-moi si vous le voulez,
mais il n’y a rien de plus inutile qu’un organe.
Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes,
alors vous l’aurez délivré de tous ses automatismes et rendu
à sa véritable liberté.
Alors vous lui réapprendrez à danser à l’envers
comme dans le délire des bals musette
et cet envers sera son véritable endroit. »
Quand nous lisons une œuvre qui nous nourrit au plus profond de nous-même, nous avons la sensation d’être au plus proche de la véritable vie. Plus proche encore de la vie que dans notre quotidien et cette sensation me donne la profonde impression que le monde est un poème perpétuel où il faut apprendre à exister.
Il faut marcher longtemps et insensément se perdre pour pouvoir parcourir correctement un petit bout de chemin. Un chemin qui selon la sagesse populaire est plus important que la destination.
