Post- et non-poésies par Damien Cotta

Post- et non-poésies par Damien Cotta

L’antipoésie, qu’est-ce que c’est ?

II

La poésie serait devenue inadmissible. Tels mettent en garde les tenants de l’apoésie, qu’on appelle « littéraristes » en référence à leur objectif tout ce qui est de plus littéraire. Il peut se résumer à « blanchir » la poésie, comme on parle de littérature noire et de littérature blanche selon le degré de « savance. » Les littéraristes ont pu exposer leurs vues dans des ouvrages de poétique. Ils eurent souvent la double casquette d’apoète et de poéticien.

Sur ce constat à la fois d’impuissance pour le poète, et d’indécence pour le lecteur, Denis Roche fonde une apoétique. Celle-ci repose sur des conceptions très assertives de ce que doit-ne-pas-être la poésie, et l’impossible devenir dans lequel elle est enlisée.

« Ce volume est une manière d’introduction […] à un système d’autodestruction appelé à se développer au cours d’ouvrages prochains. Cette volonté d’élimination, par l’exposition, porte sur ces formes du discours narratif que l’on nomme encore, sans doute par des impotences de lecture, « poésie ». » (Denis Roche, Éros énergumène, Le Seuil)

Car, en termes d’impasse, le constat des « monstres » tel que les a surnommés Christian Prigent, est sans appel. La poésie des pères serait lettre morte et enterrée. Il ne faudrait pas tenter de la réanimer artificiellement. La force d’action de la poésie est une utopie dépassée. Il y a eu des poètes et rien n’a malheureusement changé dans le monde. La question est de savoir, si une poésie littéraire auto-agressive mais hétéro-inoffensive n’est pas la dernière issue de la poésie par elle-même ?

« Le livre [La langue et ses monstres, Christian Prigent] pourrait s’intituler […] « En haine de la poésie », tant il offre de qualificatifs mordants pour désigner la poésie qu’elle soit formaliste ou prétende « dire l’indicible », « éclairer la vie d’un sens plus profond », « révéler un monde autre. » […] Il constitue une sorte de somme indispensable sur la poésie, et pas seulement la plus actuelle, même si les essais portent sur des poètes qui incarnent le plus intensément la contemporanéité de l’écriture (de Maïakovski à Tarkos). » (Daniel Lequette, Cahier Critique de Poésie)

Et effectivement, ces théoriciens des années 60 à 90 feront leur maximum pour participer à l’impopularité galopante du poétique. Sans surprise, ils ne seront que peu ou pas, et plus tard plus, lus. Qui se passionnerait pour des textes le plus souvent illisibles ? Le littérarisme se substitue peu à peu au beau et même au laid. Et pourtant… une certaine « beauté violente » (Jean-Paul Michel) se dégage des expériences parfois osées, souvent incompréhensibles de l’apoésie littérariste. Le geste remplace l’action.

Les contre-courants, jugés réactionnaires, tels que le nouveau lyrisme ou néo-romantisme ne survivent que dans leur bulle (grâce à leur réseau de poètes, de maisons d’édition affidées). Mais on peut adresser le même reproche au littérarisme muni de ses propres maisons d’édition et de ses têtes chevronnées. D’ailleurs, ni le nouveau lyrisme, ni le littérarisme ne sont parfaitement étanches et exclusifs l’un de l’autre. Les lyriques n’excluent pas de leur champ les recherches menées par les littéraristes. Avec ou sans figuration, la poésie subjective ou objective reste une prétention, mais celle-ci est plus ou moins endossée avec sérieux doctrinal.

Il y a, bien après, ce qu’on peut nommer, faute de mieux, la post-poésie, et qui, à ma connaissance, n’est incarnée pleinement que par une poignée d’auteurs.²

Il en va de Tarkos et de ses énoncés tautologiques. Gertrude Stein y a peut-être légèrement participé. En écrivant qu' »une rose est une rose est une rose » dans le marbre de l’histoire littéraire.

Mais là où « une rose est une rose », niant la métaphore ronsardienne, et la tradition baroco-romantique…, adresse un reproche de privilège masculin, de misogynie etc. Là où l’énoncé de Stein fut un tour de force. Tarkos, lui, ne développe le vers qu’en vue de répéter l’être, presque machiniquement, de sorte que la machine du langage se déploie d’elle-même, et que la création soit vécue comme un processus où les syntagmes appellent les suivants, et tel que le langage génératif se recrée lui-même à partir d’énoncés préalables. En fait, la tension est là. Nous, post-poètes, n’écrivons pas à la manière de Stein. Tout ce qu’il est en notre mesure de dire, c’est qu’une chose est la chose qu’elle est. La nuit est nuit. Le cœur est le cœur. Et le ciel est le ciel. Ni plus ni moins qu’un mode de l’atmosphère ?

« Le kilo K est celui qui pèse un kilo. Un kilogramme. » (Christophe Tarkos, Le Kilo et autres inédits, P.O.L)

Après Tarkos, quelques poètes s’aventurent à écrire encore de la poésie. Celle-ci, souvent au bord de l’humour pince-sans-rire, appartient au degré zéro de l’écriture. On lira Formage et Chaussure de la contre-performeuse Nathalie Quintane dans cette perspective post-poétique.

« Nathalie Quintane démontre jusqu’à l’absurde qu’une chaussure n’est pas moins chaussure qu’une banane est banane. » (Bertrand Leclair, Les Inrockuptibles, Juillet 1997)

Ce courant mal contourné domine de 95 à aujourd’hui. Il s’arme de fonctionnalisme et de trivialités pour réaffirmer une écriture qui dure, bien après l’acte testamentaire de la poésie, c’est une mort qui se prolonge, celle d’une impossible écriture, comme un poulet continue à courir après sa décapitation.

On classe en non-poésie tout ce que les genres précédents n’incluent pas.
En marge de la théorie, le non-poète développe une forme de poésie qui n’a jamais été aussi populaire.
La poésie d’Antonin Artaud est difficilement classable. Non-poétique, elle l’est dans la mesure où Artaud est un patient et L’Ombilic des limbes a une dimension pathologique. Mais Artaud influence davantage l’antipoésie que la non-poésie.

« Il y a une angoisse acide et trouble, aussi puissante qu’un couteau, et dont l’écartèlement a le poids de la terre, une angoisse en éclairs, en ponctuation de gouffres, serrés et pressés comme des punaises, comme une sorte de vermine dure et dont tous les mouvements sont figés, une angoisse où l’esprit s’étrangle et se coupe lui-même, — se tue. » (Antonin Artaud, L’Ombilic des limbes, Il y a une angoisse, Gallimard, 1968)

Par non-poète on entend habituellement les poètes autoproclamés qui n’appartiennent pas aux courants précédemment exposés, et ne se reconnaissent pas dans les problématiques qu’ils soulèvent. Les non-poètes sont, à l’instar de Michel Houellebecq, des poètes qui ne se préoccupent d’aucun enjeu moderne et écrivent hors-temps.

« Vers le Soleil se tend l’effort du végétal ;
Le combat se poursuit et la chaleur augmente ;
la réverbération devient éblouissante ;
Des couches empilées d’air, d’une torpeur égale,
Remuent sournoisement. » (L’été dernier, Michel Houellebecq)
(traitement en alexandrins, sujet classique, littéralisme, rimes finales, etc. concourent au néo-classicisme de la poésie de Michel Houellebecq)

Ils vendent bien, souvent surnumérairement à la poésie. Leur non-poésie est à la fois une production classique, kitsch et obsolète. Parfois, les non-poètes sont les derniers vrais poètes sans être contemporains, s’armant de théories complexes. C’est le cas, par exemple, de l’écriture euphonique, objet de recherche du poète Claude Fernandez (dont vous pouvez suivre l’avancement en cliquant sur le lien suivant : https://claude-fernandez.com/ecriture_euphonique.htm).

Non-poétique serait également la démarche « punk rock » de Houellebecq dans la mesure où l’auteur est un prosateur, un romancier. Et où son univers reste éloigné de celui de la poésie.
Il existe une nuance à apporter. Il s’agit de la forme « en chantier » du non-poète. Ce dernier serait un poète en devenir. Le poète « in progress » est ainsi soit non-poète, soit apoète, soit post-poète, sans désigner spécifiquement les uns ou les autres.
Ces classifications permettent d’entrevoir la variété des productions en poésie à l’heure où celle-ci est jugée problématique.
Elles s’appuient sur l’article publié en 2013 sur le site de Libération par le poète et philosophe Martin Rueff, que vous pouvez retrouver au lien suivant : https://www.liberation.fr/livres/2013/05/19/la-non-poesie-des-non-poetes_904066.

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2. La tendance de Michel Collot pour le nouveau lyrisme n’aveugle pas l’historien de la poésie, qui remarque l’influence réciproque entre littéraristes et lyriques, chez quelques représentants de ces sous-courants, et le caractère trop superficiel et artificiel d’une nette démarcation. (Michel Collot, Le Chant du monde.)