Dérive #2 Le Centre perdu

Dérive #2 Le Centre perdu

Cet article fait partie d’un ensemble de trois articles en forme de dérive. Une dérive mentale, entre citations d’essais et de poèmes, pour tracer le chemin entre deux horizons inatteignables.

Dérive #1 L’abîme de la littérature

Le Centre perdu

Il y a un autre essai, Le centre perdu de Zissimos Lorentzatos, toujours publié aux éditions Allia qui partage un peu les mêmes constats que Lars Iyer: plus personne ne croit au poète, la poésie a cessé d’être la vérité; l’art s’est fragmenté et a perdu son pouvoir unificateur et prophétique. Là où Iyer ne cherche pas les soubassements du problème Lorentzatos s’y aventure. La thèse centrale de l’essai est que la crise générale que traverse l’Occident est avant tout d’ordre spirituel et métaphysique. L’Europe a perdu son « centre » spirituel qui était autrefois assuré par la tradition chrétienne et par une vision unifiée du monde où le langage poétique avait une fonction sacrée, médiatrice entre l’humain et le divin. Avec la rationalisation technique, le rationalisme des Lumières, le matérialisme et la sécularisation progressive, ce centre s’est obscurci à notre vue. On a cherché une nouvelle définition de l’art, ou plutôt on a repoussé les limites de l’art jusqu’à l’art contemporain.

« Quand le vase de l’art poétique s’est brisé en Europe, le contenu, la poésie – dans son fonctionnement, non dans son essence – s’est vidé et répandu. »

Ce n’est pas ici le lieu de refaire toute l’histoire de l’art, de sa désacralisation et de sa marchandisation en artefact de plus en plus déconnecté de l’Homme et de ses besoins profonds. Pour Zissimos Lorentzatos, la réponse ne peut pas être au niveau esthétique, en créant sans cesse une nouvelle avant-garde, mais en reprenant les chemins de la métaphysique: il s’agirait de retrouver le centre perdu.

Je ne crois pas qu’il s’agisse de reprendre les formes anciennes pour faire de l’ancien. Nous sommes à une époque de dérèglement, informe, il me semble normal que la poésie soit sans forme et nous assistons depuis l’éclatement du vers (autant avec le vers libre que le poème en prose) à une prolifération de formes ou plutôt à une généralisation de l’informe. C’est en nous-mêmes que le centre est perdu, et c’est quand nous aurons retrouvé un centre que de nouvelles formes apparaîtront.

Dans Le Feu et le récit, Giorgio Agamben commente une histoire qu’il a trouvée chez Gershom Scholem :

« Quand le Baal Shem avait une tâche difficile devant lui, il allait à une certaine place dans les bois, allumait un feu et méditait en prière, et ce qu’il avait décidé d’accomplir fut fait. Quand, une génération plus tard, le « Maggid » de Meseritz se trouva en face de la même tâche, il alla à la même place dans les bois et dit : Nous ne pouvons plus allumer le feu, mais nous pouvons encore dire les prières – et ce qu’il désirait faire devint la réalité. De nouveau une génération plus tard, Rabbi Moshe Leib de Sassov eut à accomplir cette même tâche. Et lui aussi alla dans les bois et dit : Nous ne pouvons plus allumer un feu et nous ne connaissons plus les méditations secrètes qui appartiennent à la prière, mais nous savons la place dans les bois où cela s’est passé, ce doit être suffisant ; et cela suffit. Mais quand une autre génération fut passée et que Rabbi Israël de Rishin, invité à accomplir la même tâche, s’assit sur son fauteuil doré dans son château, il dit : Nous ne pouvons plus allumer le feu, nous ne pouvons plus dire les prières, nous ne savons plus la place mais nous pouvons raconter l’histoire de comment cela s’est fait. Et encore une fois cela suffit. »

Agamben propose de lire cette anecdote comme une allégorie de la littérature. Nous perdons les traces de ce que la tradition nous avait enseigné sur le feu, sur le lieu et la formule… « mais les hommes peuvent encore raconter l’histoire de tout cela. Ce qui reste du mystère est la littérature et ce, commente le rabbin en souriant, doit être suffisant. » Pour Agamben, et contrairement à Lorentzatos, « tout récit – toute la littérature – est, en un certain sens, mémoire de la perte du feu. »

Si Agamben peut partager le même constat que Lorentzatos sur la disparition du mystère dans la littérature, il prend le problème autrement et n’en fait pas une fatalité irrémédiable. « L’élément dans lequel le mystère se défait et se perd est l’histoire », mais paradoxalement nous avons besoin de l’histoire pour retrouver le mystère. À travers la littérature, se joue une tension entre le feu et le récit, le mystère et l’histoire, l’un s’effaçant où l’autre commence, une opposition qui se nourrit mutuellement l’un de l’autre. L’un signifiant la perte de l’autre: « là où il y a récit, le feu s’est éteint, là où il y a mystère, il ne peut y avoir d’histoire. »

Pour Lorentzatos, le souvenir du feu s’effaçait, le récit avait presque totalement avalé le mystère. Agamben et Iyer partagent un même constat : ce qui a perdu son mystère peut être mystérieux. Il restera toujours quelque chose de ce qui a disparu, tant qu’on le raconte. Pour répondre à l’abîme et remédier à la chute, il faut retrouver le souvenir et la perte du centre et du feu. Retrouver le mystère, accéder au centre, entretenir le feu et donner la flamme.