Missiles & fistules #10 par Heptanes Fraxion
A)
Bonjour Heptanes,
Je voulais vous écrire personnellement au sujet de la chronique que j’avais initialement prévue de consacrer à votre recueil. Je l’ai acheté en librairie il y a peu, avec l’intention d’en parler dans la revue pour laquelle j’écris régulièrement des recensions. Après réflexion, je préfère finalement ne pas publier cette chronique, et il m’a semblé plus juste de vous en exposer directement les raisons.
Votre recueil m’a évoqué un buffet à volonté, parfois indigeste, parfois vraiment savoureux. On y croise une foule de personnages comme dans un carnaval urbain, entre addictions, sexualité triste et obsessions diverses. J’ai parfois eu le sentiment que l’accumulation de vies et de névroses tenait lieu de geste littéraire et, vous le savez, cela ne suffit pas forcément à faire un écrivain.
Pourtant, derrière ce tumulte de phrases encore mouvantes et de motifs redondants, j’ai perçu par instants un véritable talent. Certains passages frappent par leur acuité, leur réalisme social et psychologique, et par cette capacité rare à saisir la ville et ses habitants dans leur vérité. Il y a là un souffle, un sens du détail, une lucidité sur la société qui forcent le respect.
C’est précisément pour cela que j’ai choisi de ne pas rendre publique une chronique qui aurait sans doute été trop sévère. Je préfère vous dire en privé que votre style pourrait bénéficier d’un éditeur plus exigeant, capable d’accompagner et de canaliser ce potentiel réel.
Merci encore pour votre travail. N’hésitez pas à me tenir au courant de vos prochains projets, je les lirai avec curiosité.
Bien à vous,
S.
B)
Bonjour S.,
Merci pour votre mail, et merci surtout d’avoir acheté mon recueil. Rien que pour cela, vous aviez parfaitement le droit d’en dire tout le mal que vous vouliez, et je vous aurais lu avec un certain intérêt. On ne se plaint pas de recevoir une critique quand le client a lâché la thune.
J’entends vos réserves, vos agacements, votre indulgence aussi. On sent ce tiraillement, entre rejet et admiration, qui doit vous faire siffler les adducteurs. Que tout cela vous ait finalement retenu d’en parler publiquement… eh bien, j’en prends acte. Je suis désolé d’avoir contrarié votre admiration naissante, elle devait être fragile.
Et puis après tout, si une chronique trop sévère ne devait pas voir le jour, c’est peut-être que le livre a encore un peu de travail à faire, tout comme le lecteur parfois.
Merci encore pour votre franchise et bonne continuation dans vos recensions. De mon côté, je continue, avec mes névroses et mes buffets à volonté ; tant pis pour les estomacs sensibles.
Cordialement,
H.
