L’abîme de la littérature #1
Cet article fait partie d’un ensemble de trois articles en forme de dérive. Une dérive mentale, entre citations d’essais et de poèmes, pour tracer le chemin entre deux horizons inatteignables.
Il y a un court essai publié aux éditions Allia que j’aime bien faire lire à ceux qui sont tentés par l’écriture, pour leur donner comme un état des lieux de la littérature à notre époque. Il s’agit de Nu dans ton bain face à l’abîme de Lars Iyer, « un manifeste littéraire après la fin des manifestes et de la littérature ». Originellement sorti en 2011 et publié en France aux éditions Allia.
Ce texte court est un manifeste anti-manifeste, ironique, jubilatoire et désespéré à la fois. Lars Iyer y dresse un portrait lucide et cruel de la littérature contemporaine, après ce qu’il considère comme la fin effective de la littérature au sens noble et ambitieux. Il dresse un constat simple : la littérature est un cadavre et il faut prendre acte de son décès. On n’écoute plus les écrivains, le prestige de la littérature est parti. En parallèle, il y a plus d’apprentis romanciers et de romanciers que de lecteurs. La publication de livres ne cesse d’augmenter et les éditeurs sont noyés par l’abondance de manuscrits reçus. La culture de masse a fait son œuvre. Il n’y a plus de verticalité.
Déjà dans les années trente, Walter Benjamin dressait l’éloge funèbre du conteur traditionnel qu’il explorait à travers la figure de Nicolas Leskov. Le conteur était l’artisan du récit, ancré dans la tradition orale ; il reformulait l’expérience vécue (la sienne et celle des autres) pour donner conseil pratique et sagesse, sans lourdeur psychologique ni morale. Benjamin donnait plusieurs raisons tant historiques que socio-économiques et culturelles liées à la modernité. Parmi celles-ci : l’expérience vécue s’est effondrée dans la modernité. Les gens ne savent plus échanger leurs expériences de manière significative ; nos histoires (personnelles) deviennent isolées, incommunicables ou stériles. Benjamin cite comme symptôme la Première Guerre mondiale : les soldats reviennent du front « muets », plus pauvres en expérience communicable qu’avant. Dans le même temps, il y a une abondance de prose qui déferle sur le monde par la presse, passant d’une société de la parole à celle de l’information : « Nous sommes riches en information, pauvres en histoire », assène Walter Benjamin.
« Si l’art de conter se fait rare, l’information qui se propage y a une part décisive. Tous les matins nous sommes informés des nouvelles du globe et pourtant nous sommes pauvres en histoires curieuses. La raison en est que nul événement ne nous atteint que tout imprégné déjà d’explications. En d’autres termes : dans les événements presque rien ne profite à la narration, presque tout profite à l’information. Car c’est le fait du narrateur né que de débarrasser une histoire, lorsqu’il la raconte, de toute explication. »
Le flux d’informations perpétuel qui se déroule sous nos yeux ébahis fait sans doute également chuter le cours de la mémoire, celui du sens et ainsi celui de l’histoire qu’incarnent les récits. Nous sommes passés à une société de l’image. Tout se transforme et des choses se perdent. Or, l’homme a besoin d’histoire. D’en raconter et d’en écouter. Peu importe le médium. L’homme est fait d’histoire, il en a besoin pour sa constitution, pour remédier à l’absurde, supporter – comme dirait Camus – le silence déraisonnable du monde. Lars Iyer parle d’une addiction maladive à vouloir faire de la littérature malgré tout, à vouloir raconter des histoires.
« Une fois encore, comme chez Cervantès, le récit le plus captivant est celui du rôle que la Littérature joue dans nos vies, à ceci près que, dans le contexte contemporain, ce rôle est celui d’un feu follet au-dessus d’un bourbier, un fantôme qui agite ses chaînes, une entité vaincue qui hypnotise une légion d’idiots… »
Si le roman et la poésie ne sont plus l’art dominant de notre époque (comme le cinéma qui perd de plus en plus de son importance), nous sortons de l’impératif économique et de la volonté de gloire éphémère et vaine. Nous sortons de son geste intéressé, de l’art pour la gloire. « Le roi est mort, vive le roi. » Ezra Pound rappelait qu’au XIXe siècle, la poésie fut condamnée par des auteurs dont la prose offrait de nouvelles perspectives, mais elle fut rachetée par une poignée de poètes qui vécurent en marge de toute gloire.
Lars Iyer demande, pour conjurer l’abîme et surmonter la fin de la littérature et de la culture, d’employer la clarté, la simplicité et la sincérité sans oublier le second degré. Nous nous savons des clowns, des usurpateurs qui jouons une partie perdue d’avance à un jeu trop grand pour nous. Nous savons la décadence et la déchéance, ce sentiment d’être arrivé après tout.
Délaissé et face à l’abîme de la littérature, une voix me revient. Celle de l’ami qui m’avait fait découvrir le poète Jacques Dupin et dont il aimait citer des passages : « On ne peut édifier que sur des ruines. » Après quelques recherches pour retrouver le contexte, je suis tombé sur un entretien où le poète explicite son propos : « Mais j’ai voulu probablement signifier aussi, et je le pense toujours, qu’il est nécessaire pour écrire, pour se donner la liberté d’écrire, de détruire en soi et hors de soi ce qui entrave le pas, alourdit la marche, brime l’élan. Détruire et conserver sont les composantes du même mouvement. On ne peut se constituer en corps écrivant qu’en choisissant ses nourritures, en jetant certaines, même injustement, en assimilant certaines, jusqu’à l’excès d’imprégnation ou l’outrance du parti pris. » Si pour Jacques Dupin on écrit sur des ruines, pour Iyer, on doit écrire sur notre propre ruine. Il ajoute : « Écrire quand même, mais sans illusions, nu face à l’abîme, sans croire que ça changera quoi que ce soit. »
Pour les anciens, l’abîme est à rapprocher du chaos, qui n’est pas désordre, mais vide primordial, un espace sans fond ni limite, antérieur à toute forme, à toute lumière et à toute distinction, d’où naît l’univers. La littérature semble être arrivée à un tel point de déréliction que nous sommes face à un vide, nous avons retrouvé le gouffre primordial, rejoint l’abîme des anciens dans l’attente de la création. À chaque artiste de détruire et conserver pour poursuivre sa fonction sur les ruines du passé.
Le pire ennemi de l’écrivain et de l’artiste est sans doute lui-même, ses désirs futiles, ses rêves sclérosés. Son pire ennemi est le quotidien, les fadaises de la vie, l’actualité, le prêt-à-penser, les modes d’emploi, les phrases toutes faites, l’isolement aussi. Tout récit qui n’est pas une histoire racontée avec style et art. Tout langage appauvri qui se répand comme une maladie et affecte nos corps et nos âmes.
Nous faisons partie de la communauté des adorateurs de mots et d’histoires, et dans la quête qui s’offre à nous, nous avons perdu quelque chose. Le terrain n’est pas propice, le constat est bien là et il faut l’accepter pour avancer : nous avons perdu l’origine et le but, le sens et la force de notre médium et nous nous réveillons chaque jour un peu plus impuissants dans un monde qui veut de moins en moins de nous. Soyons lucides, le monde a perdu son sérieux et le sérieux de ses histoires, mais on peut encore faire l’histoire de cette perte et construire sur ce vide.

