Les entretiens de ZE: Johann Zarca (extrait)

Les entretiens de ZE: Johann Zarca (extrait)

Pour le premier numéro de la revue Zéro Absolu, nous avons réalisé un long entretien avec Johann Zarca. En voici un extrait.

Dans les rues animées du XIIIe arrondissement de Paris, nous nous sommes installés dans un petit établissement vietnamien. L’air embaumait les épices, le bouillon des phở fumait sur les tables en formica, et le brouhaha des conversations créait une toile de fond parfaite pour une discussion intimiste. C’est ici, au cœur de cette effervescence quotidienne, que nous avons rencontré Johann Zarca, un écrivain dont le style cru et immersif a secoué la scène littéraire française.

Mis en contact par Mike Kasprzak, fondateur de la revue Le Cafard hérétique et désormais président de Zéro Édition, cet entretien a été réalisé par Edouard Essig.

Zarca, né en banlieue est de Paris et imprégné des réalités urbaines, s’est fait connaître avec des ouvrages comme Paname Underground, un roman qui plonge dans les bas-fonds de la capitale avec une langue argotique et une authenticité brutale. Lauréat du prix de Flore en 2017 avec ce roman, il excelle à mêler fiction et réalité, puisant dans ses expériences personnelles pour dépeindre des mondes marginaux, violents et poétiques.

Au fil de notre conversation, rythmée par l’arrivée de soupes phở et de cafés vietnamiens, Zarca se livre sans filtre sur sa vie personnelle et son processus créatif et ses expériences éditoriales. Cet entretien révèle un Zarca en pleine mutation, un observateur lucide du monde littéraire, fidèle à ses racines tout en s’ouvrant à de nouvelles profondeurs émotionnelles. Plongez dans cette discussion riche, où l’argot cède la place à la réflexion introspective, pour découvrir un auteur qui ne cesse de se réinventer.

Zéro Absolu : Salut Zarca ! Alors, d’entrée de jeu, la question à 1000 euros : tu lis quoi en ce moment ?

Zarca : Hello, merci de m’avoir invité. Actuellement, je lis un essai sur l’étonnement philosophique. Plus précisément sur l’histoire de la philo, mais vue sous le prisme de l’étonnement de Jeanne Hersch. C’est plutôt pas mal. Ce qui est étonnant, c’est que je ne lis pas vraiment de romans. Beaucoup d’essais, et un peu sur tout. Je ne pense pas avoir de maître philosophique car je lis beaucoup d’auteurs : Auguste Comte, Spinoza, Heidegger, Descartes… J’en ai lu énormément, depuis des années et, à chaque fois, j’ai envie de te dire qu’ils me convainquent tous à leur manière. Je n’ai pas une connaissance des topics suffisamment développée pour savoir si je suis nietzschéen ou spinoziste… mais ils arrivent tous à me convaincre, chacun à leur manière. Côté fiction, comme dit plus tôt, j’en lis très peu. Je puise mes idées et mes récits à la fois de ma propre créativité et des films que je regarde. Je pense le truc comme des scénarios.

En ce qui concerne les films, si ta prochaine question était : tu regardes quoi ? eh bien c’est un peu pareil que les essais. J’aime tout. Du moins, je peux tout aimer. Des vieilleries, des trucs modernes, des caméras qui tournent… Mais en vrai, ça fait trois ans que j’en regarde quasiment plus. Entre ma fille et le fait que je me soigne de la dépendance, ça me prend beaucoup de temps et d’énergie. J’ai très peu de temps. J’écris énormément, en fait. Du coup, depuis 3 ans, je ne regarde pas vraiment de films. Spontanément, je vais surtout aller vers du divertissement complet, vers des films bourrins, genre ceux des années 80. Sinon, j’aime aussi les films qu’on pourrait appeler “de société”. J’aime bien ces ambiances-là, le médecin de nuit, les trucs qui se passent un peu… dans le feutré.

Zéro Absolu : Super étonnant que tu sois plutôt un gars qui lit des essais ! Tu penses que tu tenteras d’en écrire un, un jour ?

Zarca : Non, j’ai déjà essayé et je n’y arrive pas. J’ai déjà essayé sur la mort. Ça ne marche pas. Je pense que je ne sais pas trop comment faire. Pour le roman, j’improvise et je me balade. Sur un essai, tu as une structure, tu fais que te poser des questions. Il te faut une conclusion, un développement… Aujourd’hui, ce n’est clairement pas mon truc. On verra dans l’avenir. Mais ce que j’aime avec les essais, c’est le fait de passer des idées. Et je crois justement que j’ai envie tout de même d’en faire passer. Pour ça, j’utilise la fiction… Sur la mort, c’était clairement ça. Je voulais faire un essai sur la mort. Qu’est-ce qu’on fait face à des angoisses existentielles ? Qu’est-ce qu’il y a, après ? Qu’est-ce qu’on fait face à des angoisses de mort ? C’était ça mon sujet. Mais comme je n’ai pas réussi à le traiter en essai, je l’ai fait en fiction, et ça me convient très bien.

Zéro Absolu : Okay, donc t’es un gars du mouvement, de l’élan, du scénario. Ça rejoint aussi ton appréciation du cinéma. T’as jamais pensé à partir dans cet art, plutôt que la littérature ?

Zarca : En vrai, il faut vraiment que je fasse du scénar. Ça s’est vachement cassé la gueule, l’écriture. La littérature, c’est vraiment la cuisse là, comme on dit. Vraiment balayée. Si tu demandes à tous les libraires, en 5 ans, ils ont perdu à peu près 30 % de leur chiffre d’affaires. C’est énorme. Tout le monde trinque. Les maisons d’édition, les auteurs, tout le monde. 

Zéro Absolu : C’est les gens qui ne lisent plus ?

Zarca : Non. C’est surtout qu’un livre, il y a 6 ans, coûtait 15 balles. Maintenant, il en coûte 21, voire plus. Désormais, j’achète mes livres dans les librairies d’occasion. Avant ça ne serait jamais arrivé. Maintenant, je n’achète plus que de l’occasion. Il y a beaucoup de gens comme moi qui préfèrent désormais faire comme ça aussi. 

Zéro Absolu : C’est vrai que ça vient d’augmenter. Et avec ça, les gens ont moins de temps pour les œuvres. Ils lisent moins.

Zarca : Peut-être que c’est parce qu’il y a internet maintenant. Enfin, je dis ça, mais je ne suis pas sûr… Zarca marque un temps d’arrêt. Je dis ça, mais effectivement quand j’ai sorti Paname, il y avait déjà internet. En fait, c’est vraiment un truc lié à l’économie : il y a eu le Covid, puis la guerre, puis l’ennui, puis encore un autre truc… Enfin, on ne sait plus rien, d’ailleurs. Derrière tout ça, Gallimard te vend leur dernier livre 20 balles. Et un auteur, ça ne touche pas beaucoup, il faut en vendre un paquet pour en vivre un peu. Précisément, pour en vivre pendant un an, si tu n’es pas trop gourmand, il faudrait en vendre 15 000. Sur un seul livre. Après, ça ne veut rien dire. Je ne parle pas des potentiels droits d’adaptation, ni des ventes à l’étranger, ni du format poche, mais juste purement du tirage grand format. Sur 15 000 exemplaires, tu vas prendre… allez… 35 000 boules, brut. Tu peux voir devant pendant un an à peu près. Histoire d’être confortable un minimum. Pas beaucoup plus. Mais 15 000 livres, il faut parvenir à les écouler, quand même.

Zéro Absolu : Oui. C’est sûr que c’est compliqué. Tu as parlé d’adaptation et des ventes en dehors de la France. Tu as été traduit à l’étranger ?

Zarca : Oui. J’ai été traduit en Russie, en Espagne, et je me demande s’il n’y a pas un truc en Angleterre, sur Internet. 

Zéro Absolu : Ca fait une belle notoriété hors des frontières, déjà. En plus, tu es un auteur primé. Tu as reçu d’ailleurs le prix de Flore. C’est un beau prix. C’était sur concours ? Comment ça se passe ?

Zarca : Ce sont les jurys qui proposent des livres. Moi le mien, je ne sais plus qui l’avait présenté. Je connaissais un peu un mec qui me suivait depuis quelque temps et puis il a proposé Paname. J’aurais clairement pas parié sur moi. T’imagines ? Un type qui sortait un peu de nulle part. C’était à peu près le seul livre qui venait d’une maison d’édition que personne ne connaissait. C’était vraiment un très bon souvenir. En plus il y avait mes deux potes avec qui on avait fondé la maison d’édition La Goutte d’Or. Et j’étais en plus auteur photo publié. J’étais aussi éditeur. C’était assez incroyable. 

Zéro Absolu : Et t’as commencé avec Mike (Kasprzak ndlr) au début, ou pas du tout ?

Zarca : Sur le cafard hérétique ? Je crois que je venais de publier mon premier roman. Celui sur Boulogne. J’étais un peu dans les cercles fanzine. Je suis tombé sur lui, je ne sais plus trop comment. Il y avait une bonne team. Il y avait Tom Buron qui s’est rendu chez Gallimard. J’ai beaucoup aimé Romain Ternaux, aussi. On a d’ailleurs écrit Success Story ensemble. Il y avait Hugo Revel. Il y avait Gabrielle Deydier aussi, je m’en souviens. Celle qui a écrit On ne naît pas grosse, qui a fait un carton international. J’avais rencontré Mike dans une soirée. Mais je ne sais même pas si on ne s’était pas rencontré un peu avant, avant même la sortie du Cafard. Il y a dix piges à peu près. Plein de soirées différentes. Difficile de se souvenir. J’étais encore à l’époque de mon blog. Je sortais des textes du mec de l’Underground. 

Zéro Absolu : Donc tu as percé en lançant d’abord sur internet ? 

Zarca : Ouais exactement. C’est comme ça que j’ai pu éditer mon premier roman. Ça a vraiment pris la sauce à un moment donné. C’est une éditrice qui m’a ensuite contactée et qui m’a simplement demandé si je n’avais pas un roman, car elle aimait bien le type d’écriture. J’en avais justement un. Je lui ai refilé Le boss de Boulogne.

Zéro Absolu : D’ailleurs tu as fondé en parallèle de ton activité d’écrivain les éditions de La Goutte d’Or. Pourquoi avoir arrêté cette activité ?

Zarca : J’ai effectivement fait partie des trois fondateurs, et j’ai quitté il y a très peu de temps. J’ai arrêté parce que j’en avais marre. Trop de boulot. L’édition ce n’est vraiment pas mon truc. Au début, c’était cool. On était une bande de potes. Et on l’est toujours, d’ailleurs. C’était surtout histoire de faire un nouveau truc. C’était bien au début. Et puis, à un moment, ça m’a fait chier, de me taper des manuscrits, l’administratif et tout ça. Par contre, on esquivait le 100% réception de manuscrit par mail car on avait quand même le mérite d’aller aussi voir les auteurs en direct.

Vous pouvez retrouver l’interview en intégralité dans le premier numéro de la revue Zéro Absolu