Ossang pour notre monde

Ossang pour notre monde

«La poésie, la poésie sortie des pages, tombée de l’échafaud,

qui travaille hors du silence et hors du bruit,

hors du temps, qu’on ne rattrape jamais, qui est dure

à faire à mander – puis soudain qu’entendre – entendre,

nous tombe, tombe – et saisit notre chute,

après quoi recommence»

(corps nihilistes, Fin d’empire)

Figure d’éternelle marginale, F. J. Ossang, nous revient par moments dans sa trajectoire elliptique comme une comète dans notre ciel vide. Poète, musicien, cinéaste… c’est par la poésie qu’il a resurgi au début de notre décennie avec Fin d’empire (2021) et Ce curieux atour des ténèbres (2023) aux éditions Le Corridor bleu. Alors que le monde avait traversé une pandémie, que la guerre se rapprochait de notre continent, l’époque, malgré ses traits lisses et sclérosés, prenait de plus en plus les apparences de l’univers d’Ossang.

Lire Ossang aujourd’hui, c’est plonger dans une poésie qui refuse toute clarté narrative. On rejoint une histoire par fragments dans un monde en lambeaux, une succession de fulgurances au milieu du chaos. Un monde où la littérature n’est plus possible, où la poésie se réduit à des fragments volés, arrachés au vide. Ces recueils se lisent comme des carnets de notes, des journaux de bord ou de tournage, des tentatives de scénarios avortés. Ce sont des passages de vies à vide, ponctués de moments d’action trop fugaces, des bouts de prose noyés dans le nihilisme ambiant. Ça nous parle, tout en restant profondément étranger, comme la voix off d’un film qui vient d’un ailleurs inaccessible.

«La vie est bien irréelle pour qui ne lit ni n’agrafe le film de ses

sensations.

Bougeant dans un songe, on fixe des repères, pour s’apercevoir

qu’ils fondent à vue d’œil à mesure que s’éloigne leur sensation

passante.

Qu’on s’éveille du songe, se penche sur le balustre de soi-même,

un gouffre sans vision bruit sèchement –

Tout un siècle éteint murmure aux frontières de notre tempe,

ou le bas-ventre.

Les mots sont vains, de toute façon les mots ne relèvent

d’aucune réalité concrète ni attestée –

on parle et déparle dans les cendres de personne.

C’est la tombée des siècles.»

Fin d’empire

Hors des grands récits, en périphérie de l’Histoire, l’actualité surgit comme pour mieux montrer la vacuité de notre condition : un rappel de notre propre déréalisation et de notre condition face aux événements. Si la poésie d’Ossang est fragmentaire, elle prend les allures de la fiction, du film noir ou du roman d’aventure, pour nous dévoiler un monde sans fiction. Un monde qui a perdu l’Histoire, la trace et le sens de son propre récit.

« Or la poésie est un acte », assène-t-il à plusieurs reprises. La poésie devient une posture face à la déréliction générale. Il y a peut-être la volonté d’être le poison (et le remède) qui s’immisce dans une fiction, dans le monde préfabriqué qu’on nous vend de force, pour casser nos habitudes et nous sortir du grand songe qu’on appelle quotidien.

«Aujourd’hui c’est une lente apocalypse qui entame sa

résolution. La mémoire se délite dans l’agréable sensation

que le monde jamais plus ne sera pareil – ou du moins que

l’ancien périra. L’essence du mal se propage, vire, et consume

son objet jusqu’à la flaccidité de sa propre défection.

Un ravissement nous a subtilisés à l’évidence du monde

perdu – et de sa piètre condition.

La déréalisaton marquant un temps d’avance sur tout,

nous voici margués et conscients du mortel délestage.

Mesurant comme tout passe dans une autre dimension –

métaphysique.

(…)

Archélogues mortifères d’une civilisation de tous bords

périmée – attaquée dans mensonge propre – moi-même

parle depuis des bords d’abîmes qui fluxionnent et montrent à

quel point tout est faux.»

Ce curieux atour des ténèbres

Je me souviens d’une phrase d’Ezra Pound qui rappelait que l’essentiel chez un poète, c’est qu’il doit nous construire un monde. Traverser l’œuvre de F. J. Ossang, c’est accepter de se perdre dans ces éclats chaotiques pour mieux affronter le néant qui nous entoure ; c’est assister à un renversement des clartés afin de rejoindre un peu plus le vrai monde.