Nouvelle sortie littéraire : Bête de nuit, par Damien Cotta
Bête-de-Nuit est un recueil introspectif où l’auteur met à nu ses démons intérieurs et les transforme en poésie lors d’une nuit d’insomnie. Entre trivialité, déchéance et tentative d’éclaircissement, c’est une quête de clarté dans la débauche où se rencontre quelques figures cosmique.

Le livre publié chez Les bonnes feuilles et est commandable ici.
A l’occasion de la sortie de son recueil, Damien Cotta a été invité par le Philo-man pour une discussion autour de sa démarche littéraire et de son rapport à la philosophie. Ils nous parlent également des accointances et des oppositions entre poésie et philosophie :
Pour aller plus loin et approfondir la démarche de Damien Cotta, nous lui laissons la parole pour exprimer un Art antipoétique pour notre époque:
Écrire la Beauté à l’ère de la Laideur ?
Ou pourquoi l’antipoésie en 10 points.
1. Parce que la poésie est une chose trop sérieuse. Elle a toujours jouit d’une aura particulière dans le classement des Arts. Longtemps considérée comme l’un des plus nobles, depuis l’Antiquité. Malgré l’évolution de ses genres de prédilection : la tragédie, d’abord, jusqu’au pathétique moderne, en passant par la comédie. Et leurs formes dégradées comme le bouffon.
Mais une recrudescence de sérieux en a rendu la facture franchement impossible, à l’ère moderne. A mesure que le savoir-faire se perdit (inutile d’en citer les causes – déliquescence de L’Éducation, perte d’intérêt pour le fait littéraire, triomphe des flux de l’information) la conscience du « mauvais style », maladroit, semi-habile ou malhabile a fini par en démotiver plus d’un. D’ailleurs plus personne ou presque n’ose se réclamer de la posture de l’écrivain auquel on préfère auteur ou de poète auquel on préfère saltimbanque. Le perfectionnisme jusqu’au-boutiste, de son caractère d’auto-perfectionnement, relativement à l’écriture performative, est déchu de sa superbe. Et cela que vous soyez Emmanuel Carrère ou un auteur bien moins connu. Si bien que l’inachèvement, de nos jours, devient un critère esthétique en soi (on commence à le trouver chez Michaux, par exemple).
2. Parce qu’il faut s’en venger. Il faut se venger du mal à la tête infligé par la mauvaise conscience de notre condition post-humaine. Incapable de produire, de vivre, de sentir et de faire du Beau. Certes, aucun n’est responsable, chacun participe un peu à la déchetterie. Mais nous ne pouvons plus écrire la laideur de l’actuel dans les formes du passé comme Baudelaire avant nous, car nous savons, qu’il n’y a pas eu d’Âge d’Or, ou un Zola (lui, regardant vers l’avenir) dans la foi à la justice et au progrès, car de foi, nous n’avons guère. Nous sommes à l’ère de la post-Justice, l’ère du primat de la vengeance.
3. Parce que faire ses antipoèmes est le témoignage le plus respectueux de notre admiration à l’égard de la seule et unique authentique poésie. Parce que nous ne serons jamais que des nains au pied des statues (je ne dis même pas les écrivains de chair et d’os) de Balzac, Flaubert, Baudelaire, Hugo, etc. Par amour sincère de la littérature authentique, nous préférons nous taire ou employer des formules minimales.
4. Parce que nous appartenons aux forces négatives, quelles que soient nos aspirations à l’élévation sur l’échelle sociale. Nous devons donc écrire le négatif de ce qu’est la laideur, et je dirais même la vulgarité, de l’actuel dans lequel nous nous situons. Manque d’éducation classique rime avec manque de goût, de capacité à savourer la littérature. Pensez à votre grand-père facteur, pas un notable mais un homme droit. Or, il n’aura échappé à personne, qu’en un sens, nous croulons sous un académisme entravant l’innovation en matière de langue – tant d’écrivains et d’écrivaines sont passées là avant nous ! Aimer la poésie de notre monde et de notre temps, ce n’est donc pas suivre le corset de l’alexandrin, c’est écrire avec son corps (comme du body art) en suivant le souffle du corps moderne.
5. Parce que nous ne nous satisferons pas de poèmes moyens, de vers sous-baudelairo-verlaino-rimbaldiens. Pour les raisons déjà explicitées. Toute comparaison avec ces figures contreviendrait à notre entreprise artistique – parler du temps et du monde à NOTRE moment.
6. Parce que, décidément, on ne peut plus écrire comme les auteurs du monde d’avant pour des raisons apocalyptiques. Tout a été dit ou presque sauf ce qui ne l’a pas encore été. A nous de trouver quoi ?
7. Parce qu’on ne peut plus rien dire non plus sans que l’armée des noli tangere vous tombent dessus, ses termes techniques plein la bouche, comme les gardiens de vaches qu’ils sont. Et parfois un sursaut de morale en supplément.
8. Parce qu’il faut dédramatiser l’acte de création, qui n’est jamais que la résultante d’un processus productif lui-même consistant à faire des suites de mots. Quitte à le rendre instable comme de la dynamite balancée en public. J’utilise dynamite pour la référence à Nietzsche mais « jeter son étron » conviendrait tout aussi bien.
9. Parce que la seule chose qui compte, au fond, c’est d’exploser le carcan qui enferme la beauté entre les mains d’une minorité invisible.
10. Parce que nous devons faire voir au monde le beau comme unique sens vers lequel s’achemine la création, nôtre production et la production de nous, car qui produit se produit.
Pour toutes ces raisons il faut caquer sur la poésie.
Il faut lire des antipoèmes et en écrire.
Il faut lire et apprécier Bolano
Bien à vous
