Entretiens avec Zéro Edition #1 : Noé Bezborodko

Entretiens avec Zéro Edition #1 : Noé Bezborodko

Comment est né le Lévrier ?

J’ai écrit le manuscrit en 2020 dans une période sombre de ma vie. Sans la moindre arrière-pensée d’en faire quelque chose d’éditable. D’en faire quelque chose tout court, d’ailleurs. Une démarche assez pure que j’aurais du mal à retrouver, je pense.

D’où t’es venue l’idée de ce texte ?

C’est une image qui a tout déclenché. Celle d’une chienne portant des fœtus humains. Le reste s’est déroulé petit à petit. Sans beaucoup de visibilité. Parfois, une image est suffisamment forte pour porter en elle tout ce qui apparaîtra jusqu’au dernier mot. C’est d’abord un trouble. Puis des interrogations : D’où vient-elle ? Que veut-elle ?

Dans l’image qui m’est apparue, la chienne était entourée de vapeur. C’était un lévrier. Je n’arrivais pas à savoir ce qu’elle voulait. Ce qu’elle faisait là. Mais c’était assez fort pour que je me mette à écrire son histoire. Le premier réflexe, quand on est confronté à ce genre de trouble, c’est de dissiper le brouillard. De résoudre ce qui résiste à l’aide de la raison. Au lieu de cela, j’ai laissé le brouillard m’envelopper et je me suis mis à écrire à tâtons. Sans savoir exactement où cela nous mènerait.

Ce fut donc une approche avant tout sensorielle et onirique, une plongée obsessionnelle dans un rêve noir et poisseux. Sans chercher à ordonner le chaos ou à plaquer trop de sens sur des phénomènes étranges.

Quelles sont tes sources d’inspiration ?

Je ne sais pas si on peut parler de sources d’inspiration mais il me semble qu’à cette époque, j’étais en train de lire les romans de Murakami. Chez lui, il y a toujours une grande part d’irrésolu. Certaines questions restent en suspens. Il respecte beaucoup la part incompressible de mystère qui intervient dans nos vies. Je pense qu’il m’a appris à aborder les histoires de façon plus prudente.

Plus globalement, la littérature sud-américaine a joué un rôle important. Vargas Llosa, Coloane, Cortázar, Mariana Enríquez, Alejo Carpentier, Roberto Arlt, Jorge Icaza, Bolaño, Saer…

Bien sûr, ils ont tous leur singularité. Mais je pense que leur littérature à pour point commun d’être à la fois sombre, troublante, instinctive, moderne et généreuse. Pleine de liberté, de recoins sombres, de trajectoires extraordinaires, de violence et d’humanité.

Qu’est-ce que tu retires de ce roman ? Qu’as-tu pu apprendre tout au long de son écriture ?

Canaliser des pensées et des émotions difficilement gérables. Les mettre au service d’un récit pour s’en libérer, pour qu’elle se consument sans nuisance. En ce sens, le Lévrier m’a aidé à grandir, à avancer dans une période de ma vie pleine de brouillard et de courants d’air.

Qu’est-ce qui, globalement, va nourrir ton écriture ?

Comme je le disais plus haut, c’est souvent une image qui me pousse à écrire. Au bout de quelques pages naît cette sensation étrange : Pourquoi prendre cette direction ? Pourquoi est-ce que je me suis mis à écrire cette histoire, déjà ? Qui tire les ficelles ? Moi, l’histoire, les personnages ? Je pensais être une sorte de marionnettiste qui fait bouger des personnages mais est-ce que ce n’est pas moi la marionnette, au final ? Ou bien est-ce que ce n’est pas la marionnette qui me glisse dans la tête ce que je lui ordonne de faire ?

Il y a une porosité entre la fiction et la vie. J’ai souvent l’impression d’être manipulé par une histoire. Qu’elle se sert de moi pour se donner vie et se répandre, se reproduire. Parfois c’est presque inquiétant. Ça s’introduit dans mes rêves. Ça vampirise mes pensées. Est-ce que je m’appartiens encore complètement ? Le libre-arbitre existe-il réellement dans le processus d’écriture ?

C’est sûrement pour cette raison que les thématiques de l’obsession, de la possession et de la dissociation transparaissent autant dans le Lévrier.

Pourquoi tu écris ? 

J’avais commencé l’écriture du Lévrier avec ce paragraphe, que j’ai supprimé par la suite car ce n’était pas vraiment en lien avec le récit. C’était ma propre voix et pas celle du narrateur. Il répond plutôt bien à cette question :

« C’est une histoire, peu importe, c’est terrible d’être blessé et de blesser à son tour, de se sentir seul, d’être obligé de crier en dernier recours, personne ne va me croire, du moins personne ne m’a cru et c’est comme ça qu’on finit par raconter une histoire, parfois pour passer le temps, des fois pour donner un sens à son existence, la plupart du temps on raconte des histoires pour qu’on nous aime, mais surtout pas pour qu’on nous croie. Et pourtant nous sommes prêts à la répéter jusqu’à ce que quelqu’un fasse semblant qu’on existe.

On passe sa vie à glisser et à se rattraper. On passe sa vie à s’échapper, à décoller des étiquettes, à se justifier. C’est fatiguant et c’est pour ça qu’à la fin on meurt. D’amour mal vécu, de peur, de lassitude, de frustration, d’envie, d’impossibilité, de dilatation. On meurt de tout et de n’importe quoi et on vit avec ce qu’on a sous la main. Peu importe. Il faut que je raconte cette histoire. »

Et puis j’écris aussi parce que c’est un acte qui libère. Pour citer Cendrars :

« Et c’est pour cette raison que l’écriture n’est ni un songe ni un mensonge. De la poésie. Donc de l’action. Et l’action seule libère. Sinon il se forme un court-circuit, l’univers flambe et tout retombe dans la nuit de l’esprit. »

Ce texte fait-il la continuité de ton œuvre globale ou pas du tout ?

Alors d’un côté, pas du tout ! Le Lévrier est beaucoup plus noir, beaucoup plus violent que mes autres textes. De l’autre, il y a bien une continuité : l’irruption du fantastique dans un cadre réaliste ordinaire. Mes romans s’inscrivent tous plus ou moins dans ce qu’on appelle le réalisme magique.

Un mot sur les trois autres nouvelles qui se trouvent dans le corpus ?

Pour le tamaris écarlate, j’étais assis en face d’un tamaris dans un petit parc de Bucarest. Je l’ai observé pendant un long moment. Son feuillage m’intriguait. Je me suis mis à le décrire sur mon carnet. Et soudain, l’histoire de cette femme qui retourne sur le lieu traumatique de son enfance a surgi de façon assez brutale et inattendue…

Pour dos d’âne, j’avais tout simplement envie d’écrire sur le kilomètre lancé. Une zone commerciale dans la ville où j’ai grandi. Comme il y en a dans quasiment chaque ville… Interchangeable. Les mêmes enseignes. Les mêmes parkings. D’une laideur incontournable. Mais quand on était enfants – j’en parlais récemment avec un ami du coin – c’était le lieu de toutes les convoitises, de toutes les promesses (et de toutes les frustrations). On y évoluait dans un léger vertige, le regard saturé de prix et de réclames flashy, les oreilles bourdonnantes, intimidés par les rayons labyrinthiques baignants dans des éclairages irréels. Et ce fourmillement frénétique autour de nous. Un univers parallèle et autonome. Une atmosphère fascinante.

Pour les bonshommes de neige, je me suis réveillé avec cette image en tête : un squelette caché à l’intérieur d’un bonhomme de neige. L’image ne voulait pas partir. Elle me mettait mal à l’aise. Alors j’ai raconté l’histoire qu’elle réclamait pour qu’elle me laisse tranquille.

Les derniers auteurs que tu as découverts ?

China Miéville, Claire North et Mariana Enríquez. Trois claques. Qui donnent envie d’en reprendre !

As-tu déjà un prochain bouquin dans les cartons ?

Oui, un roman jeunesse !

Noé Bezborodko

Auteur chez Zéro Edition avec Le Lévrier (2025)

Noé Bezborodko est un écrivain né en Auvergne en 1992. Entre le travail, les sessions musicales, les courts-métrages et les fugues, il continue d’écrire des histoires dans lesquelles l’invraisemblable et le surnaturel s’invitent dans notre quotidien.